Conseillère du commerce extérieur de la France, de quoi s’agit-il?

Valérie Bonin est établie à Singapour depuis 2000. Consultante dans le domaine du corporate finance, elle est également conseillère du commerce extérieur de la France (CCEF) depuis 2006. Cette fonction n’étant pas toujours très bien connue de nos compatriotes, nous avons souhaité en savoir davantage à travers l’expérience de Valérie.

 

Afin de bien comprendre ce qui vous a incitée à devenir conseillère du commerce extérieur, pourriez-vous nous raconter votre parcours de Française établie hors de France ?

J’ai commencé ma carrière en banque commerciale, puis en banque d’affaires dans des établissements français à Paris, avec un objectif : travailler en Inde et/ou en Asie. Au bout de dix ans, en 1995, lassée de promesses non tenues et de fins de non-recevoir, j’ai démissionné et suis partie seule rejoindre une petite « boutique » montée par un ami indien à Delhi. Je suis restée près de deux ans entre Delhi et Bombay, puis j’ai voulu rejoindre l’un des grands centres financiers de la région pour avoir de meilleures opportunités : je suis ainsi arrivée à Hong Kong en mai 1997, quelques semaines avant la grande crise financière qui a secoué la région et la passation de l’île à la Chine, une époque passionnante. J’ai trouvé un emploi local dans une grande banque française à l’occasion de sa restructuration, un emploi que j’ai perdu environ une année plus tard, du fait d’une nouvelle restructuration. J’ai eu la chance d’avoir immédiatement deux offres intéressantes, de sociétés financières à capitaux non français, l’une à Hong Kong et l’autre à Bangkok. Je suis restée en Thaïlande environ deux ans, dans un contexte de restructuration financière du pays par le FMI. Durant toute cette période de 1995 à 2000, je n’ai eu presque aucun contact avec les membres des communautés françaises locales, encore moins avec leurs institutions.

En 2000, j’ai démissionné de mon poste afin de pouvoir rejoindre mon ami à Singapour. Je comptais rechercher du travail, mais deux entreprises m’ont aussitôt proposé de travailler sur leurs projets, l’un à Bangkok, l’autre en France : c’est ainsi que j’ai très vite créé ma propre structure, a priori pour une seule année, le temps nécessaire de porter ces deux projets. Cependant, dans un contexte favorable alors à l’entrepreneuriat à Singapour, j’ai pris goût à cette nouvelle façon de travailler, moi qui n’aurais jamais pensé de ma vie monter ma propre affaire ou travailler en indépendante. Au bout de deux ans, la Chambre de Commerce Française à Singapour m’a fait confiance pour l’exécution d’un contrat en collaboration avec l’EDB (Economic Development Board), une agence du gouvernement singapourien, qui promeut notamment l’implantation des sociétés étrangères à Singapour ; c’est grâce à cette collaboration que j’ai commencé à connaître la communauté d’affaires française. Dans la foulée, j’ai co-créé et co-animé un comité de services à destination des entreprises, pour les membres de la Chambre. En parallèle, dès mon arrivée, j’étais devenue la correspondante à Singapour de Michel Testard, alors élu ADFE à l’Assemblée des Français de l’étranger pour l’Asie du Sud-Est. Ces deux activités bénévoles m’ont fait entrer encore davantage dans la communauté française locale et j’ai mieux compris les situations des Français expatriés par des grandes sociétés, mais également celles de ceux qui avaient créé leur entreprise localement. En 2005, j’ai été approchée informellement par l’une des très rares femmes conseillère du commerce extérieur de Singapour, qui m’a proposé de rejoindre la section. Pour moi, cette nouvelle participation me semblait très complémentaire aux travaux que j’avais déjà engagés au sein de la communauté, professionnellement, puisque je m’étais désormais concentrée sur des services aux PME françaises, ou bénévolement au travers des associations ; par ailleurs je sentais que j’avais déjà suffisamment d’expérience sur les affaires et la vie courante des Français à Singapour et dans les pays limitrophes pour pouvoir contribuer de façon active, si bien que j’ai accepté cette nouvelle mission.

 

Quelle connaissance aviez-vous des CCE avant cette proposition ?

Je connaissais l’existence des CCE de nom, dès mes séjours à Bombay et à Bangkok, car certains des rares Français que j’avais rencontrés annonçaient facilement en faire partie. En raison de mon ignorance, cela représentait pour moi surtout un titre honorifique ou de notabilité ainsi que des occasions de rencontres « entre-soi », mais je ne me représentais pas pratiquement en quoi consistait la fonction (et il n’y avait pas internet !). J’ai vraiment pris connaissance de la mission de l’organisation lorsque j’ai été moi-même approchée à Singapour par la personne qui m’a contactée, puis ensuite par d’autres CCE auprès desquels je me suis renseignée avant d’accepter la proposition.

 

Considérez-vous que les critères pour accéder à la fonction sont adaptés ? devraient-ils être régulièrement revus ? ou plus spécifiques selon les régions du monde ?

Auparavant, on pouvait avoir l’impression qu’il ne s’agissait que de cooptation « entre notables », la « notabilité » étant exprimée le plus souvent par la qualité de dirigeant expatrié de la filiale locale d’une grande entreprise française dans le pays de résidence. Même si la personne venait d’arriver dans le pays, on supposait qu’elle en avait assez de connaissance pour pouvoir contribuer de façon active aux travaux, ce qui n’était pas toujours le cas. Ces derniers étaient d’ailleurs assez libres et de fréquence et qualité inégales, selon les préoccupations de la section, qui pouvait préférer un simple « tour de table », autrement dit des échanges sur les affaires dans le pays de résidence.

La situation a bien changé depuis l’introduction de la « diplomatie économique » lorsque Laurent Fabius était ministre des affaires étrangères : si, de facto, on retrouve en priorité dans les sections les dirigeants des filiales des grands entreprises françaises, l’organisation demande désormais un engagement réel sur les quatre missions principales et dirige les axes de travaux, condition à la cooptation. Par ailleurs, le recrutement s’est beaucoup diversifié : d’une part d’autres catégories de sociétés, telles que les EFE – entreprises françaises de l’étranger, autrement dit des entreprises créées sans lien capitalistique avec la France directement par des Français dans leur pays de résidence – sont désormais mieux reconnues ; d’autre part l’objectif de parité de genre a considérablement ouvert les sections aux femmes. Celles-ci étant encore très minoritaires au sein des directions des grandes entreprises françaises, elles sont recrutées également parmi les cadres de direction ou d’expertise spécifique ainsi que parmi les professions libérales (avocats d’affaires, etc…) et les EFE. Alors qu’en 2006, la section de Singapour comptait environ 30 personnes, dont 3 femmes, aujourd’hui, nous sommes plus de 50 membres dont 20% de femmes. Enfin, la diversité des secteurs d’activité est mieux représentée, permettant des contributions sectorielles plus variées.

Tous ces éléments – demande formelle d’engagement aux nouveaux recrutés ainsi que lors des renouvellements de mandat, parité de genre, diversité des types d’entreprise/d’occupations et des secteurs d’activité – permettent de s’affranchir, dans une large mesure, du recrutement de « copinage »/d’entre-soi sous forme de rente « à vie » qui assombrissent parfois le système de recrutement par cooptation. A mon sens, si on garde à l’esprit ces quelques principes de diversité, on peut adapter le recrutement aux spécificités locales sans avoir à formaliser d’autres règles. Par exemple, à Singapour, pratiquement toutes les grandes entreprises françaises sont représentées, tout simplement parce que nombre de sièges régionaux de ces entreprises sont localisés dans la cité-Etat : il ne pourra pas en être de même dans les sections des pays voisins, aussi il serait vain d’édicter des règles sur ce point. A mon sens, outre une exigence de diversité, le plus important demeure la compétence et la connaissance active des affaires dans le pays de résidence, ainsi que la volonté de participer aux travaux.

 

La mission des CCE s’articule autour de 4 axes : le conseil aux pouvoirs publics, l’appui aux entreprises, aux PME, l’attractivité des territoires, la formation des jeunes à l’international et la promotion de l’attractivité de la France et son rayonnement international. Pouvez-vous nous informer sur les axes les plus importants dans votre mission ?

Les quatre axes sont tout aussi importants dans notre section de Singapour. Chaque membre contribue en fonction de ses compétences et goûts, et nous sommes répartis en groupes de travail spécifiques, qui couvrent toutes les missions. De par ma spécialisation professionnelle à destination des EFE et des PME, je suis plus particulièrement intéressée par des travaux concernant l’appui aux entreprises venant s’installer à Singapour, aux EFE et à la French Tech. Je participe aussi occasionnellement à des travaux d’études dans le cadre de la mission de conseil aux pouvoirs publics.

Quelle est selon vous la valeur ajoutée de cette mission ? pour le/la conseillère ? pour la communauté ? pour le secteur économique français localement et en France ? pour la France ? pour les autorités locales ?

Pour le/la CCE, il s’agit d’une plateforme permettant le travail en équipe et l’échange sur des secteurs autres que celui que nous couvrons individuellement, nous permettant d’avoir une meilleure vision d’ensemble de l’environnement général des affaires dans le pays de résidence. Outre cet échange de connaissances, les CCE s’entraident sur le partage des ressources locales et, accessoirement, peuvent développer des affaires entre eux. Enfin nombre de sections entretiennent une atmosphère conviviale qui resserre la communauté.

Pour la communauté, la collaboration à Singapour de tous les groupes « business » – dont les CCE – permet de multiplier les actions d’information et d’appui aux entreprises. Les CCE font également remonter auprès des services de l’Ambassade et du SER (Service Economique Régional) des préoccupations que l’Ambassade peut discuter avec ses interlocuteurs du gouvernement singapourien ou avec le gouvernement français et obtenir des mesures qui bénéficient à toute la communauté d’affaires, ce dont nos compatriotes locaux ne sont pas toujours conscients. Enfin il ne faut pas négliger les groupes de travail à l’échelon régional (ASEAN pour ce qui nous concerne), les échanges avec les sections de Chine, qui sont particulièrement pertinents pour les entreprises à Singapour qui, dans leur majorité, travaillent sur plusieurs pays de la région. Par ailleurs, dans la mesure où les VIE représentent un vivier de recrutement, nous les accompagnons dans leur parcours à Singapour afin de les intégrer le plus vite et le mieux possible à la communauté d’affaires française locale et à des carrières d’expatriation .

Pour le secteur économique français, en France la plateforme (désormais informatisée) mise à disposition par le Comité national des conseillers du commerce extérieur de la France permet à n’importe qui de trouver très rapidement un interlocuteur compétent, sur le terrain, pour des exportations, des implantations, des recrutements, etc… dans tous les secteurs d’activité. Les membres du réseau en bénéficient, mais également toute personne voulant nous contacter.

Par les missions spécifiques qui nous sont attribuées, nous espérons donner localement une image de dynamisme et de compétences de notre pays et participer ainsi à son rayonnement. Les interventions vont bien au-delà de l’aspect strictement « business/économique » puisque sont évoqués au sein de la section d’autres sujets tels que les événements culturels et scientifiques et l’appel au sponsoring ou autres types de participation à ces événements. Au niveau local, les autorités peuvent identifier les interlocuteurs de « la communauté d’affaires française » et apprécier le dynamisme de cette communauté ; cela contribue à l’attractivité de la France, outre les démarches spécifiques qui peuvent être menées pour favoriser l’investissement singapourien en France.

Nous avons également pour mission de faire remonter des informations de terrain au gouvernement, qui, nous l’espérons, contribuent à des analyses économiques et politiques plus fines.

 

Selon votre expérience, quelles seraient les choses à modifier, supprimer ou ajouter pour rendre la mission plus pertinente ?

Nous nous acquittons d’une cotisation d’un montant assez élevé tout en travaillant bénévolement pour notre pays : il se peut que cela dissuade certaines personnes d’entrer et/ou de rester dans les sections. Pour ma part j’apprécierais d’avoir davantage de retour sur les travaux spécifiques qui remontent au gouvernement français (leur diffusion, leur prise en compte, par qui, etc…).

Pour le reste, et selon mon expérience, la qualité des sections repose sur celle des personnes qui les composent et il me semble que la diversification des représentations (sectorielle, des types d’entreprises, des femmes et/ou des jeunes) déjà enclenchée est très fructueuse et mérite d’être approfondie.

 

En observant les listes des CCE, on constate immédiatement l’absence criante de parité femme/homme au profit de ces derniers. Interrogé sur le sujet, Alain Bentejac, président des CCEF, déclarait que des initiatives étaient en œuvre pour pallier à ce déséquilibre. Que pensez-vous de cette situation ?

La représentation des femmes dans les sections est probablement corrélée à celle des femmes dans les postes de direction et des conseils d’administration des grandes entreprises, qui se décline dans les postes à responsabilité dans le cadre de l’expatriation. Une façon d’y remédier à court terme est d’étendre d’autres formes de diversification au niveau du recrutement. A Singapour, par exemple, beaucoup d’EFE ont été créées par des femmes : si le recrutement est davantage élargi à cette forme d’affaires, alors on pourrait voir la participation des femmes augmenter au sein des sections. Cependant, la vraie question subsiste en France sur la parité au sein des entreprises et les questions d’égalité de genre à tous les niveaux de la société : la parité au sein des sections CCE n’en est que le reflet.

Outre la question des femmes existe également , à mon avis, celle des jeunes, notamment des patrons de la French Tech locale ou des start-up techs, qui sont très sous-représentés.

Propos recueillis par Florence Baillon

30 novembre 2021
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