Interview de Geneviève Jacques, présidente de la Cimade

Comment est née la Cimade ? Les grandes étapes ? Quelles sont les valeurs sur lesquelles reposent son engagement ?

La Cimade est née fin 1939, c’est la période de la drôle de guerre au moment précis où des centaines de milliers de gens sont évacués vers le Sud-Ouest de la France en prévision de l’arrivée probable des troupes allemandes. A ce moment-là et dans ce contexte de bruit de bottes qui faisaient peur à l’Europe, des mouvements de jeunesse protestants se sont dit qu’il fallait faire quelque pour ces évacués. C’était un mouvement de jeunesse (étudiants, scouts protestants etc.).

La guerre est déclarée en 40, la France de Vichy commence à vouloir mettre à part et enfermer des indésirables étrangers. Elle rafle des Allemands, des Autrichiens et tous les  anti-nazis venus se réfugier en France qui sont mis dans des camps d’enfermement dans le Sud de la France.

Mi 1940, un pasteur protestant alerte la Cimade sur les choses terribles qui se passent au camp de Gurs. Une personnalité très forte, Madeleine Barot offre ses services. La Cimade obtient d’installer des équipes dans les 10 principaux camps d’enfermement pour indésirables étrangers gérés par le régime de Vichy. Après 1942, la Cimade, alors évincée des camps,  est entrée dans la Résistance de la société civile se consacrant à cacher des juifs à les faire passer vers le Suisse. Cette période initiale a marqué fortement l’identité de la Cimade qui est un engagement sans faille, très fort pour défendre la dignité et les droits fondamentaux de toute personne,  même dans l’illégalité, par une action sur le terrain y compris en prenant des risques. On alerte, on informe et on témoigne, notamment, à travers les canaux œcuméniques. On dénonçait ce qui se passait dans les camps.

Etre avec les gens concrètement :  défendre la dignité et les droits fondamentaux, témoigner, alerter voilà les 3 piliers qui caractérisent la Cimade.

Après la guerre, la Cimade aurait pu s’arrêter mais sa réputation et sa capacité d’initiative ont fait qu’elle a été très sollicitée sur deux points :
– travailler à la réconciliation entre jeunes Français et jeunes Allemand (dans les universités etc.),
– être présente dans les camps où étaient enfermés les collabos et les prisonniers allemands. Toujours la même idée : défendre la dignité des gens. On va aux côtés des prisonniers sans leur demander la nature de leur crime.

Très vite l’action s’est concentrée sur l’accueil et l’accompagnement des réfugiés – personnes déplacées – et des migrants qui venaient pour la reconstruction de la France. La Cimade s’est définie comme une association laïque indépendante avec des racines éthiques protestantes et adossée au monde protestant. Une association qui avait comme priorité centrale l’accueil, l’accompagnement, la défense des droits des personnes étrangères, réfugiés et migrants.

Plusieurs événements importants ont modifié ou contribué à modifier la Cimade. D’abord la guerre d’Algérie. La Cimade était présente aux côtés des Algériens en Algérie et aux côtés des Algériens en France. Dans cette période de tension ce n’était pas une position facile. Cela a ouvert la dimension internationale de la Cimade. Cela se traduira plus tard par un slogan :  « solidaire ici et là-bas ».

Après la guerre d’Algérie, c’est la période de la décolonisation. La Cimade a développé un secteur international qui était dans la ligne tiers-mondiste (post 68) ou développement et libération étaient liés. La Cimade a soutenu des partenaires dans des pays qui avaient un lien avec l’émigration en France.

Un autre événement important au début des années 70 : l’arrivée des réfugiés latino- américains (réfugiés politiques qui avaient été des combattants dans leur pays.). Des dizaines de milliers de réfugiés politiques sont arrivés en France. La Cimade a fait alors plus que de l’accueil car elle a reconnu dans ces réfugiés des hommes et des femmes qui venaient de perdre un combat mais entendaient continuer une action pour la défense des droits de l’Homme dans leur pays.

La Cimade a créé un service de défense des droits de l’homme en Amérique latine qui avait comme objectif de faire un travail de solidarité internationale en France avec les réfugiés, les militants qui voulaient travailler pour leur propre pays. C’était un moment fort de solidarité.

A l’heure actuelle, la Cimade est une association française. Elle a une reconnaissance en France. Elle appartient à des réseaux européens.

A la naissance de la Cimade, les liens avec le conseil œcuménique établi à Genève étaient plus vivants. Les changements ont fait que ces relations se sont un peu distendues. La Cimade est l’un des mouvements membres de la Fédération protestante de France mais elle est indépendante.

Les valeurs de la Cimade restent fondées sur une double exigence : une exigence éthique très forte sur la défense de la dignité et des droits de toutes les personnes étrangères qu’elle aient des papiers ou non, quelle que soit leur religion, leur statut, etc.

Deuxième exigence : une exigence de qualité dans le travail de terrain qui fonde la légitimité de notre parole publique et qui suppose tout un énorme travail de formation des bénévoles qui s’engagent à la Cimade.

Comment s’organise la Cimade ? Quels sont ses moyens ?

La Cimade s’est développée depuis les années 90 : de quelques postes à travers la France, elle est devenue un mouvement de citoyens avec des groupes locaux formés de bénévoles. Aujourd’hui, ce sont 107 salariés, 90 groupes locaux, 23 000 adhérents dont plus de 2300 ont un véritable engagement à la base qui font de l’accompagnement juridique, de la formation socio-linguistique, de l’accompagnement de malades, etc.

Récemment, nous avons entrepris un travail de sensibilisation de l’opinion publique pour déconstruire les préjugés, les mensonges, les partis pris, toutes ces idées fausses qui sont largement manipulées et véhiculées. La Cimade utilise tout ce qui permet d’ouvrir la sensibilité, le cœur, les portes, les yeux. Elle organise des événements culturels cette année dans 70 villes de France autour de cette question « un autre regard ».

Pour les moyens, la Cimade est très jalouse de l’indépendance de ses choix d’action et de l’indépendance de sa parole publique. Cette indépendance repose sur le soutien que nous apportent les donateurs privés ou les fondations privées pour les projets.

Nous ne sommes pas des opérateurs de l’Etat. Nous recevons des financements de l’Etat pour des actions précises dans le cadre des centres de rétention administrative et pour le travail d’hébergement. Nous faisons appel aux collectivités locales pour recevoir des subventions publiques en fonction des projets. Pour le reste, ce sont les dons privés et les fondations. C’est un aspect fondamental pour qu’on puisse continuer une action indépendante et garder une liberté de parole publique.

Aujourd’hui la question des exilés constitue un drame humain considérable. Comment réagit la Cimade ?

Il y a une prise de conscience que les « questions migratoires » représentent des enjeux considérables aujourd’hui déjà et plus encore demain. Tous les chercheurs et tous ceux qui travaillent sur ces questions à long terme le reconnaissent. Les êtres humains bougent et bougeront et ce n’est pas en mettant des lois répressives ou des barrières qu’on les empêchera de s’exiler pour chercher un lieu pour vivre. Nous vivons une époque où il y a eu et il y a encore des conflits aux portes de l’Europe, une déstabilisation d’un certain nombre de pays, en particulier autour de la zone méditerranée et en Afrique de l’Ouest provoquant des mouvements irrépressibles de personnes qui partent pour vivre ou survivre et cela ne va pas s’arrêter demain. A ces causes qui viennent de conflits, qui viennent de pays en déshérence démocratique, économique, politique, etc. et, demain, liées au désordre climatique comme c’est déjà un peu le cas aujourd’hui dans la zone sahélienne. C’est une réalité dont il faudrait que l’ensemble des pays du monde se saisisse et réfléchisse à des solutions collectives : Comment les penser du point de vue du pays de départ et du point de vue du pays d’arrivée ?

Nous sommes encore devant une perception inexacte de cette réalité. Le Président de la République et son ministre de l’Intérieur veulent faire une distinction étanche entre les vrais bons réfugiés et tous les autres indésirables à rejeter. La réalité ne correspond pas à ça.  Si nous employons le terme exilés pour parler des personnes qui font partie de cet exode actuel, c’est justement parce que nous ne voulons pas jouer le jeu de cette opposition entre réfugiés et migrants. Nous demandons que l’interprétation des critères de la convention internationale sur les réfugiés soit aussi bienveillante que possible. Nous reconnaissons qu’un certain nombre de personnes ne relève pas de la convention de Genève. Cela ne veut pas dire qu’elles sont dépourvues de droits et que leurs motifs de départ de leur pays ne sont pas recevables ou légitimes. Sur cette question nous ne sommes pas du tout entendus.

Il n’y a pas d’un côté des réfugiés convention de Genève et de l’autre ceux qui ont pour vocation de rentrer chez eux. Cette analyse est fausse parce qu’ils sont renvoyés vers rien tu tout. S’il existait des politiques d’attribution de visas à entrées multiples, des visas souples qui permettent une émigration légale,  qui permettent à ce que des jeunes viennent faire leurs études ou avoir une pratique professionnelle avant de rentrer dans leur pays, ce serait différent. S’ils viennent en prenant tous les risques, ils ne repartiront jamais.

La solidarité se manifeste aussi par les citoyens individuellement ou collectivement. Mais cette solidarité est menacée. Que faire ? Faut-il appeler à la résistance ?

Maintenant on veut poursuivre également ceux qui apportent l’aide et les considérer comme des délinquants de solidarité.

Le harcèlement des aidants solidaires -citoyens solidaires- a pris des proportions tout à fait nouvelles au cours de cette année dernière : les formes de harcèlement inadmissibles à l’encontre des personnes étrangères qui se traduit par la destruction de leur couverture, nourriture, etc. Nous nous indignons du développement de ces pratiques qui sont allées jusqu’à des formes de traduction en justice.

La Cimade et d’autres associations sont particulièrement actives. On fait partie des collectifs solidaires de ceux qui sont traduits en justice pour avoir fait des gestes d’humanité envers des migrants. C’est inimaginable de s’en prendre à des citoyens qui sont plutôt l’honneur de la Nation.

Parrallèlement à ces manifestations de solidarité, nous menons une campagne (nous faisons partie d’un collectif qui s’appelle « délinquants solidaires ») et des actions pour faire changer la loi. Si un certain nombre de ces pratiques sont illégales, d’autres sont considérées comme légales par les tribunaux. Nous faisons tout un travail pour remettre en cause un article de la loi qui permet de pénaliser les gens qui aident sans aucune autre contrepartie que celle d’accomplir un geste d’humanité. Il faut résister et c’est légitime – y compris de remettre en cause la légalité – quand la loi produit des situations inhumaines :  C’est la situation que nous rencontrons concrètement.

La Cimade s’intègre t-elle dans un réseau d’envergure internationale pour son action ?

Nous avons des partenaires locaux au niveau de 15 pays d’Afrique de l’Ouest et du Nord des partenaires locaux qui sont des associations de défense des droits de l’Homme. Ces associations se retrouvent dans la défense des droits de migrants, dans cette zone-là, que ce soit dans les pays de transit ou d’encrage très fort. Nous contribuons à rechercher des financements.

Nous appartenons à des réseaux plus européens d’associations qui sont très vigilantes sur l‘impact des politiques migratoires.

Propos recueillis par Gérard Martin et Simon Holpert

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