Moi, Française de Londres

Fin 1999, mon époux, fatigué des atermoiements de la politique de recherche française, cède aux sirènes de l’université britannique. Le Royaume-Uni est alors considéré comme légèrement sous-développé, et notre décision suscite beaucoup de surprise, mêlée de pitié chez nos proches. Mais en septembre 2000, toute la famille rejoint Philippe parti en éclaireur. Les enfants au Lycée, moi au ministère britannique de la Culture et de la Communication. Juste pour 2 ans, 4 au grand maximum. Le temps pour les enfants d’acquérir l’anglais et pour nous une belle expérience professionnelle.

Qu’ils furent durs, les débuts et que de problèmes ! Pratiques : impossible d’ouvrir un compte en banque sans facture à mon nom, et pas de facture sans compte en banque !
Météo : les trombes ininterrompues des six premières semaines ! Professionnels : à la tête d’une équipe aux accents improbables, courtoisement narquoise face au mien, devant briefer des ministres dès le second jour à cause du manque de personnel.
Culinaires : sur cette île, le poisson, hors cabillaud ça n’existe pas ? Routiers : ce jour où roulant à droite dans notre voiture française, nous nous sommes retrouvés en face d’une voiture de police devant Scotland yard… Heureusement les Anglais, même en uniforme, ont le sens de l’humour et sont d’un naturel indulgent !

Alors, ces premières difficultés surmontées, nous sommes restés. Et nous avons aimé ce pays. Surtout l’ambiance au travail beaucoup plus détendue qu’en France, les réunions (le plus souvent) bien préparées, suivies, les relations toujours courtoises, les Christmas lunches, dont l’organisation monopolise les discussions des pauses-thé dès fin septembre. Et puis, personne ne fait la course à qui restera le plus tard au bureau….

Entre temps, Philippe a changé d’université, désormais à Imperial College ; je suis restée 6 ans dans la fonction publique britannique avant de rejoindre la BBC. Après des doubles cursus universitaires – à Kings et, respectivement, Sciences Po, Assas et Humboldt Berlin, nos trois filles travaillent à Londres.

Donc en 2017, la famille est toujours là… mais pour combien de temps ?
Car le 23 juin 2016, l’impensable est arrivé. Ce pays qui avait tant profité de son appartenance à l’UE, qui était si demandeur de main d’œuvre étrangère, qui affichait sa richesse, son dynamisme et son multiculturalisme aux yeux de touristes émerveillés par la vie londonienne, choisissait de quitter l’aventure commune. Brutalement se sont rappelées à nous ces énormes inégalités sociales et géographiques qu’il est si facile d’oublier quand on vit dans Frog Valley. Lorsque systématiquement tous les problèmes du pays sont mis sur le compte des « Eurocrates de Bruxelles », lorsque les aides sociales diminuent brutalement, que les inégalités explosent alors la question « voulez-vous rester dans l’Union Européenne ou la quitter ? » n’appelle qu’une réponse.

C’est parce que l’Europe, malgré toutes les avancées qu’elle a permises, n’a pas créé de véritable espace commun de justice sociale que ceux qui vont le plus perdre à la sortie de l’Union ont voté en sa faveur. L’Institute of Fiscal Studies, dans un rapport de mars 2017, projette un taux d’enfants vivant en-dessous du seuil de pauvreté à 30% en 2021-22 (27,5% en 14-15), déjà scandaleusement supérieur à la moyenne européenne pour la 5ème ou 6ème économie mondiale. La Bank of England a calculé que les 3% d’inflation attendus pour 2017, entraineront une perte de revenu disponible de 3.3% pour les plus pauvres, contre 1.6% pour les plus riches. Ce qui passera inaperçu pour certains représentera pour un couple avec un enfant vivant déjà au seuil de pauvreté 9.5 livres de moins par semaine, soit un peu plus que 3 déjeuners pour une personne chez l’omniprésent Tesco, ou toute l’électricité d’une semaine.

Sans prétendre résoudre le casse-tête du Brexit, notre (trop) petit groupe de Français du monde-adfe Royaume Uni peut apporter sa modeste pierre : affirmer l’importance de l’amitié entre nos deux pays ; défendre une Europe conforme à nos valeurs : justice sociale, développement soutenable, solidarité avec les plus défavorisés, accès de tous à l’éducation, à la santé et à la paix. Une Europe que l’on veut rejoindre et non quitter.

Il y a du pain sur la planche, mais parions qu’il y aura encore beaucoup de Français en Grande Bretagne dans 17 ans !

Catherine Smadja-Froguel

 

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