Odile-Meriam Tourki – Tunisie

Mon histoire avec la Tunisie commence en 1974 par mon mariage avec un Tunisien, rencontré à la Faculté d’Orsay. Pendant quelques années, nous vivions à Nice où mon mari préparait sa thèse, tandis que j’enseignais la Physique dans divers établissements secondaires, et l’été nous allions en Tunisie dans la famille. Mon mari était l’aîné de onze enfants, mon beau-père était francophone mais pas ma belle-mère, et j’ai vite compris la nécessité d’apprendre au moins un minimum d’arabe. Après avoir commencé par un livre d’arabe classique (d’après mon expérience, à raison de trois soirées par semaine, apprendre à déchiffrer l’arabe peut ne prendre que quelques semaines), je suis passée au dialectal pour gérer le quotidien.

En 1979, mon mari a obtenu un poste de maître de conférences de Physique à la Faculté des sciences de Monastir qui venait d’être créée par Bourguiba, et je l’ai rejoint un an plus tard, détachée de l’Education nationale et recrutée par le Département de Physique de cette Faculté comme assistante sous contrat local. Presque tout était alors là-bas à inventer et à mettre en oeuvre, en particulier les Travaux pratiques de 1ère année, maîtrise dont j’ai eu à m’occuper, avec l’aide notamment de quelques coopérants : achats de matériels, choix et montage des manipulations, rédaction des fascicules, organisation du laboratoire et formation du personnel technique… Ce travail fut pour moi fort intéressant, j’appréciais surtout d’avoir affaire à des étudiants courtois, à l’esprit vif, et mus par un désir de savoir que je n’avais pas toujours trouvé chez mes lycéens de l’Hexagone. Plusieurs de nos anciens étudiants sont d’ailleurs revenus à Monastir comme enseignants quelques années plus tard.

En 1990, j’ai demandé ma retraite anticipée (à laquelle j’avais droit car j’avais plus de 15 ans de service et nous avions trois enfants) : entre autres raisons, il y avait que je voulais être davantage présente auprès de mes enfants pour leur transmettre quelques éléments de ma culture. Nous avions en effet choisi de les scolariser dans l’enseignement tunisien (de toute façon, les frais de scolarité dans l’enseignement français étaient pour nous dissuasifs). J’ai été récompensée de ce choix par le fait qu’ils ont bien réussi scolairement. Après leurs études supérieures, ils ont trouvé du travail en France, et ne reviennent maintenant en Tunisie que pour des vacances. Peut-être décideront- ils un jour de s’y réinstaller…

Etant donné ma nouvelle disponibilité, j’ai d’abord rédigé un aide-mémoire de Physique à l’intention des étudiants tunisiens, puis j’ai davantage participé aux activités de Français du monde-adfe Dans le groupe local Sahel de l’association (140 km de Tunis), le noyau comprenait des enseignants, des parents d’élèves de l’école française (souvent des industriels établis dans la région) et aussi des parents d’élèves de l’enseignement tunisien cherchant à offrir à leurs enfants un supplément de langue française et d’ouverture vers la France et le monde. A côté des activités conviviales, sportives, festives, des voyages et excursions, ma spécialité était l’organisation de conférences avec des intervenants qualifiés : l’accès aux études supérieures en France et en Tunisie, l’économie tunisienne, le bilinguisme et le biculturalisme, la protection sociale (CFE, CNAM tunisienne, aides consulaires), les médecines douces, les institutions politiques françaises, …

Ensuite un certain nombre de participants, ainsi que la plupart des jeunes, sont partis vivre sous d’autres cieux (et par ailleurs, l’enseignement tunisien n’avait plus besoin de coopérants). Au Sahel notre groupe comprend à présent une majorité de retraités, certains installés en Tunisie depuis peu, attirés par la douceur du climat et un coût de la vie modique comparé à la France. En 2010, encouragée par la présidente Marie Bouazzi, je me suis présentée au CA-Tunisie, et ma participation à ses réunions a élargi mes perspectives. La coordination entre les trois groupes (Tunis, Cap Bon et Sahel), qui composent l’association, permet de proposer à nos adhérents un plus grand éventail d’activités, étant donné que, moyennant une ou deux heures d’autoroute, nous ne sommes pas très loin les uns des autres. Par ailleurs, depuis 2012, je m’occupe de la gestion de notre site , et je suis devenue secrétaire générale en 2016. Une grande partie du travail se faisant via internet, ne pas habiter Tunis n’est plus un handicap trop important.

Par ailleurs, depuis 1999, j’anime avec quelques amis, au Relais culturel français de Sousse, un club de lecture mensuel qui nous offre un voyage à travers le temps et l’espace à la rencontre de nos semblables, de leurs histoires, de leurs cultures, de leurs drames, de leurs soucis et de leurs espoirs. Je ne saurais trop recommander cette activité facile à organiser et très enrichissante …

en février 2015 au « temple des eaux » de Zaghouan

 

Mon double prénom suggère évidemment qu’à un moment de ma vie je suis devenue musulmane. J’avais reçu une éducation catholique assez poussée, et comme beaucoup de convertis, j’ai éprouvé le besoin d’étudier la religion de manière approfondie. Un travail de plusieurs années a abouti à la rédaction de deux petits livres de commentaires coraniques en français. Enfin, comme aujourd’hui beaucoup de Tunisiennes pratiquantes, je porte en public un foulard, ce qui me vaut parfois des remarques désagréables de la part de certains compatriotes, en écho aux diverses « affaires du foulard » ayant récemment occupé le devant de la scène médiatique dans notre pays. A l’ère de la mondialisation, il serait temps à mon avis que nos élites cessent de confondre les « valeurs de la République » avec des normes culturelles (apparence vestimentaire, choix alimentaires…). De ce point de vue, j’ai le sentiment qu’en Tunisie on est en avance, car par exemple le respect de la liberté vestimentaire semble maintenant y être acquis pour tout le monde. N’est-ce pas de la rencontre des cultures (additive plutôt que soustractive), lorsqu’on parvient à surmonter les peurs, que naît la créativité ?

Mes souvenirs de la révolution de janvier 2011 ? La tension qu’on sentait monter, l’effervescence dans les conversations, les rumeurs, le décryptage des infos… jusqu’à ce que les événements se précipitent. Les nouvelles sur les réseaux sociaux des dizaines de morts à Kasserine et Sidi Bouzid, puis des coups de feu entendus pendant plusieurs nuits, des incendies allumés çà et là, des magasins peu approvisionnés, le couvre-feu… Les journaux tout à coup devenus intéressants, tandis qu’à la télévision et dans les rues la parole se libérait. Nous avions bien sûr le sentiment de vivre des moments historiques. Tout en observant un devoir de réserve (association de Français, Fdm-adfe Tunisie devait s’interdire toute ingérence dans la politique tunisienne), notre association s’est jointe au mouvement pour « l’emploi, la liberté et la dignité » en exprimant sa solidarité avec les manifestants et les familles des victimes par plusieurs communiqués de presse diffusés en Tunisie et en France, et par deux lettres ouvertes adressées au président Sarkozy, condamnant son soutien au président Ben Ali. Personnellement, j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’admirer le sang- froid des Tunisiens autour de moi, leur courage et leur civisme (il ne fallait surtout pas que le pays s’arrête de « tourner »), leur souci du droit et leurs gestes de solidarité. Après ces six années mouvementées, l’avenir dira si les gouvernements successifs auront réussi, dans le respect de la nouvelle constitution, à poursuivre le mouvement démocratique, la marche vers plus de justice et la relance de l’économie, afin de répondre aux attentes des citoyens, et notamment de la jeunesse.

Odile-Meriam Tourki

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Commentaires

  1. votre histoire ressemble un peu à la mienne sauf sur la religion…NON le foulard ce n’est pas culturel mais cultuel! il y a une grande différence! enfin chacun est libre…mais ça ne favorise pas l’évolution du pays hélas! bonne route à vous quand même!

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