« On peut parfaitement manger bio et exploiter son prochain. » – Interview avec Pierre Rabhi

Pierre Rabhi, agriculteur, philosophe et essayiste français d'origine algérienne. Maison Neuve. Ardèche. 7 mars 2013. © Guillaume ATGER / Divergence pour l’Express

Initiateur du Mouvement Colibris, Pierre Rabhi est l’un des pionniers de l’agriculture écologique en France. Dans le cadre de notre numéro dédié à la lutte contre le changement climatique, nous l’avons interviewé pour qu’il nous parle de la sobriété heureuse et du mouvement des colibris qu’il a fondé.

Vous êtes le fondateur du mouvement des Colibris. Pouvez-vous nous expliquer d’où vient votre engagement pour « l’écologie humaine » ?

Mon engagement ne date pas de la création du mouvement. J’ai été en protestation par rapport à notre modèle de société depuis le début des années 60. Je vivais et travaillais à Paris dans une entreprise et j’ai, à tort ou à raison, complètement récusé la condition faite aux êtres humains dans les entreprises. Je ne voulais pas être engagé dans un processus que je considérais comme de l’esclavage salarial. On vous donne un salaire et vous troquez toute votre existence contre ce salaire. J’estime qu’une vie ne peut pas être estimée en salaire mais en joie de vivre, en sens à l’existence.

Par la suite,  je me suis beaucoup engagé dans la question de l’écologie. J’ai constaté que l’humanité est de plus en plus prise en otage par des systèmes qui amènent une espèce de marasme dans lequel on vit aujourd’hui. Notre système est générateur de beaucoup de divertissements et de plaisirs mais de peu de joie ; en atteste l’important recours aux anxiolytiques pour avoir l’impression de vivre ou d’exister. Notre système ne fonctionne plus et il faut donc un changement de paradigme qui repose sur un changement humain. Quand on parle de changement humain, cela implique chacun d’entre nous. C’est cette idée-là qui me parait être bien ajustée, afin d’éviter de croire que parce qu’on va manger bio ou recycler son eau et ses déchets, la société va changer. On peut parfaitement manger bio et exploiter son prochain.

Et c’est pourquoi j’ai voulu créer le mouvement des Colibris pour permettre le développement d’alternatives qui entraînent un changement de paradigme.

Pourquoi avoir choisi le nom de colibris pour le mouvement ?

J’ai lu un jour une légende amérindienne qui raconte que, lors d’un grand incendie dans la forêt amazonienne, tous les animaux sont désemparés sauf le colibri qui, lui, ne renonce pas. Avec son grand bec, il prend quelques gouttes d’eau pour aller les jeter sur le feu. Son action parait complètement dérisoire au tatou qui l’observe et lui dit « Tu ne penses quand même pas que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ». Le colibri lui répond alors « Je sais, mais je fais ma part ». Voilà. C’est cette notion de faire sa part plutôt que de se lamenter qui m’a paru être au cœur même de la responsabilité de chacun. C’est pour ça que j’ai appelé le mouvement « Les Colibris », car chacun d’entre nous est appelé à faire sa part pour changer de société.

Et « faire sa part » ça consiste en quoi ?

Cela signifie déjà que je ne peux pas me contenter de me lamenter, de m’indigner sans rien faire. Il faut que je fasse quelque chose de positif qui aide la société à changer.

Quand un individu décide de faire sa part, il entre dans le cercle de ceux qui partagent sa conviction : une fédération des consciences se créée, cela socialise les individus dans la convivialité. On passe alors à la seconde phase, celle de l’action. Le groupe d’individus se demande alors « Que pouvons-nous faire ensemble pour améliorer la société ou la mettre sur une voie positive ? ». Et ils montent ensemble des initiatives locales.

Vous parlez d’écologie humaine plus largement que d’écologie « tout court ». Pourquoi ?

Oui, il n’y a aura aucun changement si l’être humain ne change pas. C’est lui qui génère le mal-être. S’il continue d’être dans cette inintelligence, le monde ne changera pas. L’être humain est le déterminant principal. Il faut que  l’humanité devienne mature, c’est-à-dire qu’elle devienne intelligente, parce qu’elle ne l’est pas. Elle est très compétente, elle fait des miracles et des prodiges technologiques, mais elle n’est pas intelligente. Il ne faut pas confondre compétences et intelligence. Aujourd’hui nos compétences sont dévoyées, profanées et ne servent pas l’intelligence.

Quel rôle devraient avoir les politiques dans la transformation de la société ?

Les politiques, sauf dans les dictatures, sont l’émanation de la conscience collective des citoyens. On désigne la personne à qui on confie l’orientation, la gouvernance du destin. Bien sûr, il y a toutes les perversions humaines de ceux qui sont dans des ambitions personnelles. Mais ils ont été installés par les citoyens. Donc je n’accuse pas les politiques mais les gens qui les ont mis en place. C’est pour ça que cela nous ramène à nous-mêmes, aux choix que nous devons faire en fonction de critères intelligents et éclairés et non pas en fonction de manipulations mentales, démagogiques, de promesses qu’on ne peut pas tenir et de toutes les séductions auxquelles les politiques ont recours.

Si la société se modifie, des politiques vont émerger qui seront en adéquation avec les aspirations et les valeurs des nouveaux citoyens. Mais je ne pense pas que les politiques, tels qu’ils sont aujourd’hui, puissent adhérer à ce que nous proposons : ils sortent des grandes écoles, qui sont des manufactures où on les prépare à diriger un système ; et s’ils sortent du système, ils sont incompétents. Nous sommes prisonniers d’une logique qui n’exclut pas le pragmatisme et la créativité, qui naissent de l’ajustement des décisions aux réalités.

Nous sommes en train de préparer un forum civique pour donner un espace d’expression aux citoyens, de façon à ce qu’ils puissent exposer eux-mêmes leurs aspirations et non pas continuer à écouter les politiques. Il faut que la société civile ait le droit à la parole.

Vous employez aussi souvent le terme de « sobriété heureuse » ? Que défendez-vous derrière ce terme ?

Cela signifie que nous sommes sur terre pour être heureux et que nous ne le sommes pas. A quoi sert d’être riche, aisé et malheureux ? On a laissé de côté les critères du bonheur humain. En Afrique, je croise beaucoup de gens qui sont heureux dans la simplicité.

La sobriété heureuse c’est de dire : soit nous continuons de courir après des chimères, à être des individus manipulés, jamais satisfaits. (C’est la réalité quotidienne entretenue par la publicité ; la stratégie consistant à installer les gens dans l’instabilité permanente afin de les maintenir dans un désir toujours inassouvi). Soit nous changeons pour créer un autre paradigme.

Enfin, le mouvement va lancer très prochainement le projet « Oasis », pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?  

En examinant la société, j’ai observé une désertification sociale, c’est à dire une compensation des inégalités sociales par du « social institutionnel », dans lequel l’individu se trouve cependant de plus en plus seul face à son destin. L’idée est donc de créer, dans ce désert social, des lieux de convergence. Organiser un mode de vivre ensemble qui ne passe pas forcément par l’argent, mais par l’échange de compétences, d’initiatives, etc. Une Oasis développe une cohérence par rapport aux cinq thèmes des Colibris : la gouvernance, l’agroécologie, l’éducation/transmission, l’énergie/éco-construction, une économie locale et solidaire. Le premier prototype d’oasis, le Hameau des buis créé par ma fille Sophie, a été lancé. Le temps est venu de la solidarité, de la mutualisation des savoirs et savoir-faire. Je ne vois pas d’avenir autrement.

Propos recueillis par Hélène Pinazo Canales 

Crédits photos :©Guillaume Atger

Lire l’intégralité du numéro sur le climat du magazine Français du monde

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